Lettre ouverte de Bernard Arnault au Monde

Lettre ouverte de Bernard Arnault au Monde. Introduction d'Éléonora de Gray, rédactrice en chef du RUNWAY MAGAZINE « Le prix de la transparence : le fossé entre les ragots et le véritable savoir-faire. »

Une enquête journalistique sérieuse sur une superpuissance industrielle a un objectif principal : analyser le fonctionnement réel de cette machine. Elle examine comment une entreprise de 220,000 Les individus évoluent selon une chronologie générationnelle, les marques historiques naviguent à travers les bouleversements économiques mondiaux brutaux, et des siècles de savoir-faire artisanal savoir-faire sont méticuleusement conservés et commercialisés.

Pendant six mois, LVMH a fait preuve d'une transparence rare et sans précédent. Dirigeants, membres de la famille et principaux responsables ont ouvert leurs portes pour expliquer la complexité de la gestion du leader mondial du luxe. Pourtant, au terme de ces six mois, le résultat fut un véritable feuilleton à scandale, teinté de Hermès. Présentée comme une leçon magistrale de manipulation, l'enquête a complètement délaissé l'analyse de marché au profit de ragots personnels, d'inventaires de garde-robes et de stéréotypes artificiels.

Lorsqu'une presse traditionnelle troque la rigueur économique contre le mélodrame domestique, cela soulève une question sérieuse quant à l'état de media enquête et intérêt public d'aujourd'hui.

En réponse, Bernard Arnault a livré une satire rare et fabuleuse – une leçon magistrale d'esprit d'entreprise d'une finesse remarquable qui déconstruit habilement la caricature tout en nous rappelant le véritable poids, la responsabilité et la vision à long terme du luxe français.

Vous trouverez ci-dessous la traduction anglaise intégrale de la lettre ouverte de Bernard Arnault.

Merci

ll parait que je suis le chef de"la derniere famille royale de France.""

Je l'ai appris en lisant Le Monde, entre deux tasses de the. Mes enfants, prevenus par WhatsApp, m'ont demande si cela signifiait qu'ils devaient desormais me faire la reverence. Je leur ai repondu qu'un simple"Bonjour Monsieur". Ça aurait suffi, comme toujours. Ils ont éclaté de rire. C’était, je crois, le meilleur moment de ma semaine.

Le Monde a done decide de sortir l'artillerie lourde: six mois d'enquete, deux journalistes dediees a plein temps, six episodes sur double page, un feuilleton acheve vendredi. Cela merite un mot, et ce sera ... merci.

Je n'avais pas eu droit a pareil traitement depuis la reprise de Boussac en 1984. On m'appelait alors"Le Terminator."Je prefere « la derniere famille royale » : c'est plus elegant, et c'est meilleur pour les ventes chez Dior.

Je n'ignore pas qu'en repondant, j'offre a ce feuilleton le projecteur qu'il esperait peut­etre: un dernier episode, signe de ma main. Seit.

Qu'il serve au moins a une chose: epargner de l'energie a tous ceux qui, ailleurs, parient sur la fissure d'une famille pour vend re du pa pier. lls attendront longtemps.

Reprenons.
J'ai appris, d'abord, que mes collaborateurs etaient tires a quatre epingles et qu'aucun n'etait en surpoids. Je presente mes excuses aux lecteurs pour ce manquement a la diversite corporelle et j'en saisirai lundi le restaurant d'entreprise. J'ai appris aussi que l'on confisquait aux visiteurs leur cravate Hermes. C'est faux: nous la leur laissons. Nous leur en proposons simplement une seconde, plus discrete, pour l'ascenseur. Question de savoir-vivre. J'ajoute, sous le sceau du secret, que j'en possede plusieurs.

Ensuite, je murmurerais a l'oreille de tous les presidents. Je plaide coupable: Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande, Macron. J'aurais dO rester avenue Montaigne a ne parler qu'a mon chien. J'ajoute, par souci d'exhaustivite, qu'au-dela de cinq presidents americains, j'ai egalement murmure a trois premiers ministres britanniques, deux chanceliers allemands, et un empereur du Japon. Pas une ligne sur ces murmures-la. Faut-il comprendre que seuls les murmures francais sent scandaleux ? Pour un groupe dent 75% du chiffre d'affaires se realise hors d'Europe, la hierarchie editoriale m'echappe.

Vient ensuite « la strategie du business first». Qu'un groupe exportant l'essentiel de ses produits fabriques en France place le commerce quelque part dans sa strategie releverait done du scoop. J'attends les suivants : L'Oreal vend des produits de beaute, Danone s'interesse a l'alimentation, Renault fabrique des voitures, etc. On tiendra jusqu'a Noel.

Mais attention, pour LVMH vendre ses produits, d'accord, mais pas n'importe ou ! Sur tous les grands exportateurs vers la Chine, un seul, decidement, meriterait de rend re des comptes sur la nature du regime, celui qui y porte le luxe francais. Airbus par exemple, et ses 2,200 appareils livres aux compagnies chinoises, comme beaucoup d'autres groupes francais exportateurs en Chine, n'ont semble-t-il pas suscite la meme vigilance de votre part. A suivre !

Plus loin, je ferais press ion sur mes medias. J'ai lu ce volet avec une attention particuliere. ll parait dans un quotidien dont l'un des actionnaires individuels, dans la vie civile, se trouve etre mon « gendre ». ll faudra qu'on m'explique un jour, calmement et sans ironie, la geometrie exacte de l'independance editoriale francaise. Je la trouve fascinante. Je paierais volontiers la formation.

Puis mon prefere:« amoureux des arts et de la defiscalisation ».J'ai contribue a hauteur de 200 millions d'euros a la reconstruction de Notre-Dame. Je finance pour 50 millions un institut de recherche en mathematiques a Polytechnique. J'ai offert a Paris et a la France la Fondation Louis Vuitton et ses 1.5 million de visiteurs annuels. J'ai effectivement finance la Fondation Louis Vuitton dans le cadre vote en 2003 par le Parlement francais, sur proposition du ministre de la Culture. Autrement dit: la loi de la Republique invite les entreprises ou les particuliers a donner pour l'interet general; j'ai donne, et cela parait suspect. Si le dispositif blesse a ce point, il reste a convaincre le legislateur de l'abroger. En attendant, j'assume. Personne ne m'y a oblige.

Enfin, le clou : la famille. On n'ecrit pas six mois sur un homme sans finir par s'inviter, en pensee, a sa table. J'y ai retrouve mes cinq enfants, mon epouse, mes neveux. J'aurais aime ytrouver une nuance: celle qui perm et a cinq personnalites fortes de travailler dans la meme maison sans que cela tourne a l'opera italien. Chez les Arnault, apparemment, on ne discute pas, on complote; on ne delibere pas, on rivalise. C'est romanesque. Dans le monde reel, mes enfants dirigent des Maisons, forment des equipes, prennent des decisions et, sacrilege, s'appellent le dimanche. Ce qui, dans une famille ordinaire, s'appelle un dimanche s'appelle chez nous une intrigue. C'est une affaire de vocabulaire. Nous preferons les dimanches.

Un mot plus serieux, si vous le permettez.

Le luxe est l'un des rares secteurs a penser en generations plutot qu'en trimestres. Un cognac dort entre 10 et 50 ans avant d'etre vendu. Un vignoble se transmet sur quatre­vingts ans. Un savoir-faire de malletier ou de verrier se forme en vingt ans et se perd en trois. On ne dirige pas cela comme une plateforme numerique : on l'entretient, on le prepare, on le trans met. C'est un metier de tongue duree, et une responsabilite, d'autant plus serieuse qu'elle ne m'appartient pas. Elle appartient aux savoir-faire des 220,000 collaborateurs du groupe, aux 40,000 qui travaillent en France, aux familles qui en vivent, aux Maisons dont nous ne sommes que les depositaires.

De tout cela, des centaines d'ateliers de production sur le sol national, des milliers d'apprentis formes chaque an nee aux metiers d'art, la serie n'a pas juge utile de faire une phrase. On a prefere inventorier les garde-robes et passer aux rayons X un diner de famille. C'est un choix editorial. ll se respecte. On peut, dans un pays libre, preferer les ragots aux ateliers. C'est plus croustillant, je le reconnais volontiers.

Une derniere remarque, sincere, pour Mesdames Bacque et Schneider. Votre serie precedente s'achevait sur les Wertheimer, proprietaires de Chanel : « discrets », « mecenes », « accompagnant leur quatrieme generation, loin des projecteurs ». Celle-ci, sur les Arnault: « cour », « terreur », « rivalites ». La difference entre ces deux familles? Les Wertheimer ne vous ont pas reçue. Nous, si.

Six mois durant, plusieurs dirigeants ont pris, a votre demande, le soin de vous rencontrer, de vous presenter leur travail et ce qu'exige de faire marcher un groupe mondial. Ma famille a fait de meme: mes cinq enfants, mon epouse, avec devouement et attention, moi-meme. Tous presents, tous disponibles, tous unis.

Je vous soupçonne, tres clairement, d'avoir puni la transparence. Que cela serve d'enseignement pour vos prochains sujets.

Une question, pour conclure, avec le sourire. En 1984, quand j'ai repris Boussac, votre journal aurait-il parie un franc, meme symbolique, sur le fait que la France abriterait, quarante ans plus tard, le leader mondial du luxe, portant le drapeau de l'excellence francaise dans pres de 100 pays, et ayant contribue a hauteur de plus de 40 milliards d'euros au Tresor public.

Prenez votre temps pour y repondre. Je vous offre l'aperitif a la Fondation. Les vins seront francais. Vous y croiserez peut-etre quelques personnages de votre feuilleton. Vous verrez: ils sent plus frequentables que vous ne le pensiez.

Quant a moi, rassurez-vous: je continuerai a pratiquer les mots croises du Monde qui, eux, sent excellents.

Bernard Arnault

De Paris, France