Collection Automne 2026 Primavera de Gucci par Demna « Vénus, voici Pigalle ». Article d’Eleonora de Gray, rédactrice en chef de RUNWAY MAGAZINE. Photos / Vidéos : Gucci.
I. LA GRANDE PROCLAMATION : GUCCI COMME CIVILISATION, DEMNA COMME SON ARCHÉOLOGUE
Pour son premier défilé chez Gucci, Demna n'a pas présenté de collection, mais a lancé une déclaration – un discours si grandiose qu'il aurait pu être sculpté dans le marbre et dévoilé sur la Piazza della Signoria. Selon lui, Gucci n'est pas qu'une simple marque, mais un être vivant : chaotique, brillant, tragique, triomphant, fragile, indestructible. Une épopée psychologique chaussée de mocassins à mors.
Il se présente comme l’archéologue convoqué pour redécouvrir le « chic » — comme si Florence avait caché l’Atlantide sous ses archives et que lui seul possédait la pelle métaphysique.
Les attentes étaient donc monumentales.
Et puis Primavera arrivés – non pas comme une révélation archéologique, mais comme les débris émotionnels de la vie nocturne de Pigalle, balayés sur un runway et vendue comme une renaissance de la Renaissance.
Gucci n'a pas fait appel à un archéologue.
Gucci a engagé un dramaturge muni d'un mégaphone.




II. BOTTICELLI, ATTENTION : PRIMAVERA N'A JAMAIS ÉTÉ CENSÉE SENTIR COMME ÇA

Demna parle d'avoir été spirituellement ému devant le tableau de Botticelli Naissance de Vénus.
On suppose qu'il se tenait devant le tableau avec révérence.
La collection laisse penser qu'il se tenait devant elle en pleine gueule de bois.
Là où Botticelli propose une renaissance éthérée, Demna oppose des hommes en débardeurs de satin irisé et jeans clairs – l’esthétique d’un videur de boîte de nuit auditionnant pour une publicité de parfum qui ne verra jamais le jour. Vénus émerge de sa coquille ; ici, elle jetterait un coup d’œil et disparaîtrait par la gauche.
Ces femmes, censées s'inspirer de la pureté de la Renaissance, arborent des paupières noircies au graphite et des lèvres sombres et tombantes, évoquant moins les fresques des Offices que les entrées dérobées de boîtes de nuit oubliées à l'aube. Même la silhouette au carré noir impeccable et au col roulé – un écho de la précision hitchcockienne – ne résiste pas au maquillage, qui la fait passer directement de Florence aux couloirs obscurs de la décadence des années 1980.
Si c'est ça le printemps, c'est un printemps qui sent fortement le regret.
III. LA « GUCCIFICATION » DES ANNÉES 70-90 : QUAND L’ÉLÉGANCE DU CINÉMA SE TRANSFORME EN RÉPLICIE DE SEX-SHOP
Demna affirme avoir étudié les archives de Gucci ; on peut se demander si les archives qu'il a visitées se trouvaient derrière une boutique éclairée au néon vendant des « costumes » pour des enterrements de vie de garçon à thème.
Car ce qui fut jadis une sensualité cinématographique iconique — la ligne dos nu défiant la gravité de Mireille Darc, l'érotisme raffiné des sirènes du cinéma des années 1970 et 1980 — est ressuscité ici sous forme de bodys en dentelle moulants, de leggings seconde peau rouges synthétiques, de vestes zippées en satin à l'éclat de salon de casino et de pantalons taille basse évoquant l'éclairage des toilettes de boîtes de nuit du début des années 2000.
Les femmes du cinéma des années 70 et 80 se déplaçaient avec élégance.
Ces silhouettes ondulent avec l'adhérence caractéristique d'un tissu qu'il ne faudrait pas porter près de flammes nues.
Chaque référence se mue en imitation : hommage sans finesse, nostalgie sans discrétion, sensualité sans dignité. L'intention est cinématographique. L'exécution, elle, est digne d'une séance de strip-tease.

IV. LE MAQUILLAGE : LE RÉALISME SALE RENCONTRE LE BAC À TESTS DES GRANDS MAGASIN
Rarement le maquillage a-t-il fonctionné comme un acte d'auto-sabotage aussi spectaculaire.
Au lieu de sublimer le squelette, il l'efface. Au lieu de sculpter l'émotion, il l'aplatit. Au lieu de flirter avec la décadence, il s'y engage avec l'enthousiasme de quelqu'un qui croit qu'on applique du khôl dans le noir, pendant un tremblement de terre.
Les yeux sont cernés de noir de charbon avec une telle intensité que chaque mannequin semble épuisée à la simple idée d'être là. Les lèvres oscillent entre une solennité meurtrie et une sévérité laquée.
Ce n'est pas la beauté.
C'est une autopsie post-fête.
V. LE FINAL DE KATE MOSS : UNE LEÇON SUR LA FAÇON DE NE PAS CIRER DES FILMS
On y trouve des hommages à la mode.
Et puis il y a les écarts de conduite culturels.
La tentative de Demna de recréer le moment légendaire de Guy Laroche en 1972 — la robe noire dos nu de Mireille Darc dans Le Grand Blond avec une chaussure noire—appartient sans aucun doute à cette dernière catégorie.
Là où Darc flottait comme un scandale murmuré, parfaitement suspendu entre architecture et séduction, Demna fait apparaître Kate Moss dans une réplique étincelante avec un logo string apparent, la posture d'une femme qui a vu trop d'afters et aucune de l'élégance qui définissait l'original.
Ce qui était un chef-d'œuvre de subtilité devient un costume.
Un murmure se transforme en cri.
Le cinéma devient kitécole
Ce n'était pas un final.
C'était la nécrologie du raffinement.
VI. L'ANTHROPOLOGIE DE PIGALLE : LA COLLECTION COMME COMÉDIE ETHNOGRAPHIQUE
Au-delà des citations de la Renaissance et des ratés cinématographiques, le véritable terrain de jeu de la série est Pigalle à 4 heures du matin.
Ici, un homme pose avec sa veste rabattue sur la tête, en sous-vêtements branding Un spécimen sociologique exhibé avec fierté, incarnant la « rue » avec un engagement exagéré. Un autre arrive en short de sport court, chemise nouée, pantoufles en fourrure et une expression d'apathie savamment orchestrée. Ils ressemblent moins à des mannequins qu'à une étude ethnographique des personnalités de la vie nocturne.
Les doudounes à col en fourrure, qu'elles soient bordeaux foncé ou auburn, complètent la classification : des silhouettes parfaites pour les confessions de la téléréalité, et non pour la contemplation des Offices.
La collection se présente comme une étude d'anthropologie culturelle.
On dirait une parodie.
VII. LES LOOKBOOKS : TROIS FOND, UNE VÉRITÉ INCONTOURNABLE
Demna a publié non pas un, mais trois lookbooks : noir, blanc et runway—comme si le problème était simplement d'ordre tonal, photographique ou environnemental.
Un effort louable.
Complètement futile.
Dans tous les contextes, les vêtements restent ce qu'ils sont : des silhouettes hypersexualisées imprégnées d'une ambiance de boîte de nuit. Même les rares formes qui laissent entrevoir une certaine discipline — une jupe crayon en cuir, une robe midi plissée bleue, une veste structurée — s'effondrent sous le poids du stylisme. Aucun éclairage ne peut neutraliser la vulgarité inscrite dans l'ADN de cette collection.
Trois scénographies.
Un récit : le fantasme de l'élégance noyé sous un brouillard cosmétique.
VIII. CONCLUSION : LA CARICATURE DE LA HAUTE MODE
Demna voulait que Gucci « devienne un adjectif ».
Cette saison, cet adjectif est indéniablement Vulgaire.
Ni la provocation intentionnelle de Mugler, ni la vulgarité intellectuelle de Gaultier.
C’est une vulgarité accidentelle – un glamour prétentieux qui confond décadence et profondeur, bruit et narration, et pastiche et héritage.
Primavera renaissance promise.
Au lieu de cela, elle a offert une Renaissance mise en scène dans le sous-sol d'une boîte de nuit, où la Vénus de Botticelli aurait pu…mediaDemandez simplement votre chemin pour la sortie.
Ce n'est pas un nouveau chapitre pour Gucci.
C'est une caricature de l'un d'eux.
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