Schiaparelli Printemps-Été 2027 « Ode au Céleste » KitChen Garden, ou « Going Clear ». Article d’Eleonora de Gray, rédactrice en chef de RUNWAY MAGAZINE. Photo reproduite avec l'aimable autorisation de : Schiaparelli / Archives Schiaparelli.
Le fantôme de Barbra et les draperies de la place Vendôme
Daniel Roseberry ne rate jamais une occasion de se donner des airs d'importance personnelle à couper le souffle. Ses notes de presse ressemblent à une audition pour une bourse de théâtre d'avant-garde : intégrer la première de Barbra Streisand au Bon Soir en 1962 à une critique de prêt-à-porter exige une prétention théâtrale frôlant le ridicule. Intituler son manifeste « Going Clear » (Prendre du recul) – comme s'il s'éloignait de la soif désespérée d'approbation de l'industrie tout en orchestrant un spectacle parisien fastueux – est un comble, venant d'une maison dont le modèle économique repose sur des contenus viraux capables de faire exploser Internet. Pourtant, sous cette prose pompeuse se cache une véritable surprise : Roseberry a su se contenir. Délaissant les prothèses anatomiques grotesques et les plaques thoraciques dorées, il a discrètement exploré les archives d'Elsa Schiaparelli des années 1940, et ce qu'il en a rapporté est étonnamment charmant.
Plutôt que d'enfermer les mannequins dans des plastrons dorés, le créateur a porté son regard sur les rideaux à volants qui ornaient les fenêtres du salon historique de la place Vendôme. Ce retour aux collections de haute couture d'Elsa, réalisées pendant et après la guerre (1941-1947), apporte une chaleur inattendue à l'ensemble. runwayL'audace surréaliste et agressive cède la place à des lignes douces, ancrées dans les teintes emblématiques de Schiap : noir, ivoire et beurre, rehaussées de touches maîtrisées de bleu roi, de vert mousse et de rose saumon..



Le potager surréaliste de 1941
Le détail le plus charmant de la collection réside dans la renaissance des broderies végétales d'Elsa.En 1941, Schiaparelli transforma les pénuries et le rationnement en une absurdité poétique en dispersant des radis, des fanes de navet et des légumes du jardin sur des vêtements en velours taillé.Roseberry revisite ce chapitre culinaire plein d'esprit avec une délicatesse rare et rafraîchissante..
Prenons l'exemple de la veste spencer en velours noir : des radis miniatures, de minuscules carottes et des cosses de pois perlées ornent avec élégance la fermeture avant et l'ourlet festonné, encadrés d'un délicat passepoil orange carotte.Portée sur un pantalon en satin brun chocolat liquide et des mules pointues ornées de broderies de légumes racines, cette tenue rappelle la pièce d'archive en velours magenta d'Elsa de 1941, sans pour autant en être une simple copie.Pour une fois, l'humour est subtil, un clin d'œil complice plutôt qu'un coup de gueule..
Le basque festonné et le Flou liquide
La haute couture du printemps 1947 bénéficie d'une réinterprétation moderne tout aussi élégante.L'emblématique veste basque noire d'Elsa, ornée de broderies noires, renaît sous la forme d'un boléro du soir noué d'un nœud architectural, s'ouvrant sur le sternum pour dévoiler la peau nue.Portée sur une jupe en satin ivoire coupée en biais et associée à un sac à main en velours perlé orné du fermoir à trou de serrure emblématique, cette pièce prouve que les formes classiques n'ont pas besoin d'artifices extravagants pour rester tendance..
Cette grâce fluide s'intensifie dans une robe du soir en satin noir liquide, fendue au niveau de la poitrine dans un décolleté plongeant et sculpté qui fait écho aux silhouettes brodées de laurier de la fin des années 1930.Au lieu de broderies en lingots d'or, un collier de lourdes feuilles de laiton sculptées repose contre la clavicule, conférant une dignité presque mythologique à la démarche..
Images et vidéos reproduites avec l'aimable autorisation des Archives Schiaparelli
Confection sur velours et spirales concentriques
La collection atteint son apogée grâce à des tailles ultra-sophistiquées et des coupes en velours somptueux.Une veste en duchesse rose poudré, ornée de cabochons pastel et de pierres minérales, se porte nonchalamment sur un pantalon fluide assorti et un sac à anse ovale.Le bleu électrique du martin-pêcheur se décline sur une veste de torero brodée, dont la tresse de soutache épouse les côtes avant de s'évaser délicatement sur une jupe droite en satin noir.En vert mousse, le velours froissé est encadré de motifs floraux argentés et accompagné d'un sac baguette en velours assorti.La confection en obsidienne profonde est soulignée par des broderies de branches de lilas grimpantes qui ornent les poignets et le col montant..
Un ensemble en maille graphique offre un contrepoint ironique : un ensemble côtelé noir et blanc composé d’un soutien-gorge sculpté en forme de spirale concentrique 3D, porté avec un shorty et des bottines rayées assorties..
En délaissant le théâtre grandiloquent et en se concentrant sur les nuances plus subtiles et pleines d'esprit de l'héritage d'Elsa pendant la guerre, Daniel Roseberry livre un recueil d'une grande profondeur intellectuelle. Il a fait preuve d'une grande sobriété. Qui aurait cru qu'en baissant le volume sonore et en s'occupant d'un potager ancien, il produirait son œuvre la plus captivante à ce jour ?
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